LE LIEU DE L’ÉNIGME.ESPACE ET TEMPS DANS ARMEN (1967), DE JEAN-PIERRE ABRAHAM

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Résumé

Ce texte de Jean-Pierre Abraham (1936-2003), publié en 1967, fait l'objet d'une (re)connaissance singulière. Sa réputation et son quasi statut de livre-culte dans le petit monde de la maritimité dissonent en effet avec une audience plus confidentielle auprès d'un public élargi. Mais s'il ne saurait a contrario être rangé sur les rayonnage de l'abondante littérature de phares, c'est qu'Armen, dont les pages restituent effectivement ce qui se passe dans ce sémaphore finistérien, dit, fondamentalement et aussi, autre chose. Il raconte, par le truchement d'un je/narrateur très proche de l'auteur, lui-même gardien de ce phare de 1959 à 1963, une enquête (en-quête) de soi, dont les horizons et les enjeux excèdent essentiellement ceux de la maintenance d'un phare. Il y a énigme et donc mystère, parce que le livre refermé, le lecteur ne pourra pas se déterminer sur l'objet du récit, sur sa tension narrative (que cherche le je/narrateur ?). Mais cela n'en fait pas pour autant un roman, tant l'expérience biographique s'y inscrit, ni une autofiction, non plus qu'un journal (de bord). Certes, le texte restitue linéairement (ou presque) les travaux et les jours d'un gardien de phare, mais il est organisé en chapitres et commence sans date, comme si les premières pages se coulaient dans un texte déjà là, en cours, inséré à ce premier jour dans un fil du temps dont le lecteur ne connaîtra pas le début. L'hypothèse que soutient cette analyse est qu'Armen constitue un texte opératoire particulièrement efficace, un texte laboratoire pour rendre compte d'une part, de la place et du statut de l'espace dans la fabrique littéraire textuelle, mais aussi pour approcher ce que le rapport au lieu (ici quasiment circonscrit à un point géodésique) construit dans la construction de soi. Une approche géocritique (Westphal 2007) mettra ici en évidence les enjeux et les modalités littéraires d'un faire avec l'espace : « faire » dans l'action mais aussi « faire » dans l'écriture de l'action et de soi. Ces deux dimensions de l'écriture sont ici indissociables, tant Armen s'organise autour de la double saisie du « réel » de l'expérience et de la traque pour en restituer littérairement à la fois les fulgurances et la durée. La tension entre le faire et le dire est palpable, explicitée ou implicite, dans les plis d'un texte qui revient, en spirale, sur les difficultés de cette quête, tant peut en être douloureuse la frustration du mot toujours approché et jamais totalement juste, c'est-à-dire adéquat à l'immédiateté de l'idée ou de la chose même. Cette recherche, au fondement de la création et de la créativité littéraires, est ici mise au travail dans un accouchement de soi dont le lieu, Armen, sert une maïeutique en miroir, objectivée et réfléchissante, à l'instar des lentilles de verre qui projettent au loin les faisceaux du feu qu'il porte. C'est donc là une histoire à trois, le lieu, le texte et le je, dont on recherchera qui de l'un fait les autres (et symétriquement). L'analyse proposée ici s'effectue en deux temps principaux. Le premier propose une approche géographique de l'extériorité/intériorité du lieu, mobilisant les outils de la géocritique et en particulier la notion de chronotope, dispositif de recherche afin de saisir l'élaboration textuelle et sensible de l'espace-temps. Le second tente une approche de la subjectivité et de sa narration dans son rapport à l'espace et dans les valeurs qu'il revêt, afin de cerner ce qui s'écrit, par et dans l'écriture de ce qui a lieu, en quête simultanée d'écriture du lieu et de soi.

Mots clés : écriture, lieu, espace, temps, time, space, [shs] humanities and social sciences, temporalité, spatialité, abraham, phare, writing, escritura, espacio, tiempo, [shs.geo] humanities and social sciences/geography, lugar, graphemics, [shs.litt] humanities and social sciences/literature, lighthouse, faro, géocritique, jean-pierre abraham, armen